Veille de la filière thé – Mai 2026
🌐 La filière thé sous pression : un contexte de transformation accélérée
Conflits géopolitiques, dérèglement climatique, volatilité économique, nouvelles attentes consommateurs : la filière thé traverse une période de transformation rapide, où les enjeux de sourcing, de qualité et de résilience deviennent de plus en plus stratégiques.
Cette veille revient sur plusieurs évolutions marquantes observées ces dernières semaines : tensions logistiques au Kenya, impacts climatiques dans les zones de production, montée en puissance du matcha et du bubble tea, enjeux de traçabilité ou encore pressions croissantes autour des conditions de production.
🔎 À retenir ce mois-ci
- Géopolitique : 10 millions de kg bloqués à Mombasa, 700 000 agriculteurs kényans impactés
- Climat : Sri Lanka, Inde, Bangladesh, Darjeeling – les zones de production en première ligne
- Marché : boom du matcha et du bubble tea, durabilité devenue attente de base pour les consommateurs
- Pesticides : résidus interdits détectés dans les 5 thés testés en France – une étude Foodwatch qui interpelle la filière
Kenya : entre records historiques et crise géopolitique
La filière thé kényane avait affiché des résultats historiques en 2025 : 1,44 milliard de dollars à l’export et +10 % de volumes expédiés vers 100 pays acheteurs.
Mais le conflit au Moyen-Orient a brutalement fragilisé ces acquis dès le début 2026. Fermeture du port de Salalah, détournement des routes maritimes par le cap de Bonne-Espérance, hausse des coûts de fret, d’assurance et de sécurité : plus de 10 millions de kg de thé seraient actuellement bloqués à Mombasa, pour une valeur estimée à 20 millions d’euros.
Le Moyen-Orient représente entre 20 et 25 % des exportations kényanes. Les exportations pourraient reculer de 18 % cette année, avec un impact direct sur les revenus des 700 000 petits producteurs du pays.
Mais le Kenya se réforme aussi. Un Tea Amendment Bill permettrait aux usines de négocier directement avec les acheteurs, sans passer par les enchères de Mombasa – système régulièrement critiqué pour son manque de transparence.
Par ailleurs, Gatanga Industries et Equity Group viennent de conclure un partenariat avec Palais des Thés pour promouvoir les thés de spécialité kényans à l’international. Dans un pays où 99 % des exportations restent dominées par le thé noir CTC, l’enjeu est clair : capter davantage de valeur et sécuriser des revenus plus stables pour les producteurs.
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Ouganda : un plan de relance pour une filière en perte de vitesse
Deuxième exportateur de thé en Afrique après le Kenya, l’Ouganda a vu la valeur de ses exportations chuter de 33 % entre 2021 et 2024.
Face à cette dégradation, le gouvernement vient d’annoncer un plan de relance de 70,8 millions d’euros articulé autour de trois axes : redressement des usines en difficulté, règlement des arriérés dus aux fournisseurs de plants, et distribution d’engrais pour améliorer les rendements- actuellement à 1,6 t/ha alors que le potentiel est estimé à 4 t/ha.
Au-delà du volume, c’est aussi la question de la qualité et de la valorisation qui est posée : le Rwanda, pourtant moins productif, génère davantage de revenus à l’export grâce à des thés mieux valorisés.
Un signal fort sur les enjeux de montée en gamme et de durabilité dans les filières africaines.
👉 La Tribune | Le Courrier d’Afrique
Climat : les zones de production en première ligne
60 000 personnes restent déplacées au Sri Lanka plus de 100 jours après le cyclone Ditwah. En Inde, sécheresse prolongée dans la vallée de Kangra. Au Bangladesh, quatre mois sans pluie. À Darjeeling, les producteurs alertent sur des pluies imprévisibles, des températures en hausse et des glissements de terrain qui menacent l’avenir de la région – le réchauffement himalayen progressant plus vite que la moyenne mondiale.
Ces événements illustrent une réalité structurelle : les zones de production théicoles sont en première ligne du dérèglement climatique, avec des impacts directs sur les revenus des travailleurs et la pérennité du secteur.
Face à ces défis, des acteurs engagés de la filière se mobilisent. Les Jardins de Gaïa, pionnier du thé bio et équitable depuis 1994, ont lancé un Fonds d’Urgence et de Solidarité pour apporter une aide concrète aux communautés productrices sinistrées, notamment au Darjeeling, au Népal et au Sri Lanka : reconstruction, soutien matériel et accompagnement des communautés locales.
👉 THIRST – April News Update 2026 | THIRST – May News Update 2026 | Bio Linéaires
Inde : élections et conditions des travailleurs sous les projecteurs
Les élections au Bengale occidental et en Assam ont replacé les communautés théicoles au cœur du débat politique. Derrière les enjeux électoraux, la réalité reste difficile : salaires irréguliers, fermetures de plantations, accès limité aux soins, départ des jeunes travailleurs vers d’autres secteurs.
En Assam, les communautés de plantations – qui influencent plus de 35 circonscriptions – ont joué un rôle important dans les résultats électoraux. Au Bengale occidental, plusieurs syndicats ont porté leurs plaintes jusqu’à l’OIT, dénonçant des défaillances systémiques dans l’application du droit du travail.
👉 THIRST – May News Update 2026
Tendances marché : des consommateurs de plus en plus exigeants
Pour la Gen Z, et plus largement pour les consommateurs d’aujourd’hui, le thé n’est plus seulement une boisson : c’est une expérience visuelle, fonctionnelle et partageable. Bénéfices santé, formats innovants, matcha, adaptogènes, storytelling… mais aussi engagements crédibles en matière de durabilité et de traçabilité : les attentes évoluent rapidement.
Dans un contexte inflationniste, les consommateurs arbitrent davantage leurs achats : ils consomment parfois moins, mais recherchent des produits perçus comme plus qualitatifs, plus transparents et plus cohérents avec leurs valeurs. Les produits durables et responsables ne sont plus seulement un argument marketing, ils deviennent progressivement un standard attendu.
🍵 Matcha : quand TikTok bouleverse les équilibres mondiaux
Le matcha illustre parfaitement les tensions d’approvisionnement qui peuvent découler de ces nouvelles tendances. Propulsé par TikTok, il est passé en quelques années d’un produit de niche à un phénomène mondial.
En 2025, les prix du tencha ont bondi de 170 % aux enchères de Kyoto. En France, les importations de thé vert japonais sont passées de 146 à 209 tonnes entre 2024 et 2025. Le marché mondial du matcha, estimé à 3,5 milliards de dollars, pourrait atteindre entre 5 et 7 milliards d’ici 2030.
Derrière cette explosion, le secteur japonais fait face à des défis structurels : vieillissement des producteurs, pénurie de main-d’œuvre, recul des surfaces cultivées. La Chine accélère également sa montée en puissance sur ce marché.
🧋 Bubble tea : mondialisation accélérée et nouveaux enjeux de sourcing
Le bubble tea suit une trajectoire similaire, avec une montée en gamme progressive : moins de sirops artificiels, davantage de thés de qualité et de différenciation produit.
Mais cette croissance rapide soulève des questions de traçabilité dans des chaînes d’approvisionnement de plus en plus mondialisées. Des groupes chinois comme Mixue, Chagee ou ChaPanda poursuivent une expansion internationale très rapide.
Ces dynamiques montrent que les tendances de consommation peuvent rapidement créer des tensions d’approvisionnement et renforcer les attentes autour de la qualité, de l’origine et de la traçabilité. Pour les entreprises de la filière, ces dimensions deviennent des éléments de plus en plus centraux dans les décisions d’achat et la crédibilité des marques.
👉 STiR | World Tea News – Tea at a Turning Point | World Tea News – Matcha Mania | Les Echos | LSA | Courrier International | Le Monde | The Economist
Pesticides : un « effet boomerang » qui interpelle toute la filière
Une étude de Foodwatch publiée le 19 mai 2026 révèle que 80 % des produits testés en France, dont 5 thés sur 5, contiennent des résidus de pesticides interdits dans l’Union européenne. Au niveau européen, le seul produit bio analysé dans l’étude (le thé Yogi) ne contenait aucun résidu.
Ces substances, interdites en Europe pour leur toxicité, continuent d’être produites puis exportées vers des pays tiers avant de revenir dans l’alimentation des consommateurs via les importations. Les exportations européennes de pesticides interdits ont augmenté de 50 % entre 2018 et 2024.
Foodwatch appelle à fixer une limite maximale de résidus à zéro pour les pesticides non autorisés et alerte sur le projet « Food and Feed Safety Omnibus » de la Commission européenne, qui pourrait affaiblir les contrôles aux frontières et les évaluations de sécurité.
La filière thé entre dans une phase de transformation accélérée, où enjeux géopolitiques, climatiques, réglementaires et attentes consommateurs sont de plus en plus interdépendants. La capacité des acteurs à construire des chaînes de valeur plus résilientes, transparentes et durables apparaît comme un enjeu central pour l’avenir du secteur.